Le retour à la réalité : la fin du rêve ?

Attention, divulgâchis [1] ! Ce billet dévoile des éléments de l’intrigue d’Angélique Hacker et notamment de la fin ! Si vous voulez lire le roman d’abord, c’est par ici 😉 Par ailleurs, il dévoile aussi la fin d’un certain nombre d’œuvres populaires.

De nombreux romans de fantasy ou de fantastique comme Angélique Hacker commencent par le départ du héros ou de l’héroïne de son monde natal. Bon gré mal gré, la ou le protagoniste se retrouve le plus souvent projeté·e dans une contrée imaginaire, merveilleuse ou terrifiante, mais toujours remplie de magie et d’épreuves. Une question se pose alors : le héros ou l’héroïne reviendra-t-iel dans son monde d’origine ?

Campbell, le monomythe et le voyage du héros

Certain·e·s féru·e·s de littérature parmi vous connaissent probablement le monomythe de Joseph Campbell. En 1949, ce mythologue (entre autres casquettes) publie Le héros aux mille et un visages (The Hero with a Thousand Faces en version originale), un essai de mythologie comparée. Dans cet ouvrage et les suivants, Joseph Campbell y développe la thèse du monomythe : tous les mythes sont construits sur le même schéma narratif. Ce schéma, le voyage du héros (The Hero’s Journey), a été par la suite abondamment utilisé dans la fiction, en littérature comme au cinéma.

Si on résume très succinctement le monomythe, on constate que le héros ou l’héroïne passe nécessairement par trois phases : le départ de son monde d’origine, les péripéties et le retour dans son monde d’origine.

Si l’on tente d’appliquer le monomythe à diverses œuvres, on peut trouver cette dernière étape du retour de façon plus ou moins évidente. Le meilleur exemple selon moi se trouve dans Narnia : à la fin de chaque aventure, les enfants quittent toujours Narnia pour retourner sur Terre, parfois à regret selon les personnages. Dans Le Seigneur des Anneaux comme dans Le Hobbit, les Hobbits héros sont contraints de quitter le Comté (ou la Comté pour les adeptes de la première traduction) et y retournent à la fin du récit, après avoir affronté maints dangers et accompli leur quête (oui, Frodo retourne bien au Comté, avant de partir pour les Havres Gris). Dans Harry Potter, certes, une fois entré dans le monde magique, Harry ne perd pas ses pouvoirs ! Toutefois, à la fin de chaque roman (à l’exception du septième qui brise le cycle), Harry quitte le monde magique pour retourner chez les Moldus. Dans Star Wars (à propos duquel on a beaucoup insisté sur son inspiration par le monomythe), le retour de Luke est un peu plus métaphorique, puisqu’il ne retourne pas sur Tatooine : la plupart des critiques voient dans le départ de l’Étoile de la mort l’étape du retour. Dans Hunger Games, à la fin (si vous ne l’avez ni vu ni lu, faites-le, je vais divulgâcher), Katniss retourne vivre dans le district Douze. Le Livre des Étoiles, À la croisée des mondes, Le Royaume des chats, Mary et la fleur de la sorcière… Nombreuxeuses sont les héros et héroïnes d’œuvres anciennes ou récentes à quitter leur monde ordinaire pour vivre des péripéties merveilleuses avant de retourner dans leur contrée d’origine.

Dépasser les schémas

Bien que le monomythe de Joseph Campbell soit particulièrement intéressant et utile, il ne constitue pas la bible de l’écriture narrative. De nombreuses critiques du monomythe et de ses failles existent, que je ne développerai pas ici ; mais on peut déjà remarquer que certaines œuvres échappent au voyage du héros. Dans Avatar (le film de James Cameron), Jake ne retourne pas sur Terre, il ne quitte même pas les Na’vi. Dans Le Château ambulant (comme dans Le Château de Hurle, le roman à l’origine du film), rien n’est précisé, mais on peut se douter que Sophie ne retournera pas à la chapellerie… Dans des mangas comme Card Captor Sakura ou Death Note, on peut déjà difficilement voir un départ du monde d’origine, alors un retour… Dans le film The Circle, la fin reste particulièrement ouverte, mais on imagine mal Mae retourner travailler comme standardiste ! Dans Gladiator, Maximus peut difficilement retourner chez lui ou même sur les champs de bataille auprès de l’empereur à la fin du film…

Par ailleurs, le schéma du monomythe est discutable concernant certaines œuvres : à mon sens, dans Star Wars, Luke ne retourne pas dans son monde d’origine, bien au contraire, il s’en échappe avec brio, comme il l’avait souhaité ! Dans Game of Thrones, le seul personnage qui rentre effectivement chez lui à la fin est Sansa (peut-on alors dire que Sansa est la véritable protagoniste de Game of Thrones ?). Dans James et la grosse pêche, peut-on parler de retour dans le monde ordinaire ? Certes, le voyage en pêche prend fin (il faut bien conclure l’histoire !), mais James ne retourne pas vivre chez ses tantes, ne dit pas adieu à ses amis, et surtout, reste vivre… dans la pêche (dans le noyau plus exactement) !

On constate donc que le monomythe ne s’applique pas à toutes les œuvres de fiction (ni même de fantasy ou de fantastique), ou alors au prix d’interprétations parfois tirées par les cheveux…

Pourquoi Angèle ne retourne pas dans son monde d’origine ?

Le monomythe, comme de nombreux autres schémas narratifs, est ce qu’on appelle communément un trope (en anglais), autrement dit une convention narrative. C’est une règle de construction de récit, comme une recette de cuisine. Et comme toute recette, il ne s’agit pas d’une règle absolue, mais d’une aide pour assurer (sous condition d’une réalisation habile) un résultat qui fonctionne. Mais il est tout à fait possible de ne pas suivre la recette !

En ce qui me concerne, j’ai refusé de faire revenir Angèle sur Terre pour trois raisons majeures. Tout d’abord, le principal intérêt que je trouve personnellement dans les récits de fantasy est le monde merveilleux. Je lis de la fantasy justement pour échapper au monde ordinaire ! Un retour constitue donc pour moi une forme d’échec. Ensuite, ayant moi-même été frustrée par ce trope du retour dans le monde ordinaire (en particulier dans Narnia : j’ai eu affreusement mal pour les enfants Pevensie !), j’ai spontanément eu l’envie de casser le schéma pour ma propre histoire. Le monomythe étant une convention fort utilisée et de surcroît plutôt populaire, nous sommes habitué·e·s à attendre des héros et héroïnes qu’iels retournent dans leur monde d’origine à l’issue de leur périple. Mon roman étant déjà fortement imprégné de ses influences, je ne voyais pas l’intérêt de suivre à tout prix des schémas conventionnels plutôt que ma propre envie. Enfin, se pose la question du message laissé par le récit, fortement marqué par la fin puisque c’est ce sur quoi on termine. Dans la plupart des fictions suivant le monomythe, le message du voyage du héros est qu’il faut se changer soi-même et sa vision de son monde pour l’améliorer. Pour ma part, s’il fallait voir un message dans Angélique Hacker, ce ne serait certainement pas celui-là, mais plutôt « Si ton monde est pourri… change-le ! » (ou changes-en dans le cas d’Angèle, solution de facilité, certes, mais qui est celle que nous prenons lorsque nous ouvrons un roman de fantasy ou lançons un jeu vidéo…).

Ainsi donc, Angèle ne rentrera jamais sur Terre. Parce que la Terre n’est pas chez elle. Angèle est partie à la recherche d’un foyer, qu’elle a trouvé au sein du Mäasgard. Et ses péripéties pour s’y faire une place n’auront pas été des rêves, mais une réalité, bien plus merveilleuse à mon goût !

Sarah T.

[1] : Spoiler en anglais.

Publié par Sarah Touzeau Autrice

Autrice écrivaine de romans fantasy et science-fiction

2 commentaires sur « Le retour à la réalité : la fin du rêve ? »

  1. Opter par exemple pour l’écriture Inclusive c’est faire passer un message, non?
    Tolkien peut n’avoir pas voulu nourrir son épopée de messages, il ne peut éviter que le lecteur instruit ne reconnaisse les influences du message chrétien.

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    1. En effet, en choisissant l’écriture inclusive, je milite clairement pour l’inclusion =)
      Je suis d’accord, et en tant que lectrice, je trouve passionnant d’en apprendre plus sur un·e écrivain·e, en lisant par exemple sa biographie ou des lettres de sa main (celles de Tolkien sont une mine d’informations sur une partie de sa vie !), pour essayer de comprendre si le message que j’ai perçu dans un livre vient plutôt de l’histoire de vie de son auteur·rice ou de mes croyances personnelles =)

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