Les histoires ont-elles toujours une morale ?

Les critiques et appréciations de son livre par les lecteurs et lectrices est, pour un·e auteurice, un élément important de son métier d’écrivain·e. Les commentaires sur ses livres lui permettent de savoir comment ils ont été perçus et de quelle façon améliorer les suivants. Pour ma part, les avis et questions que je reçois suscitent également chez moi des interrogations profondes sur les livres et la littérature. Celles et ceux qui ont lu Angélique Hacker m’ont parfois demandé quel était le message d’Angèle. Avant de répondre à cette question, il me faut d’abord explorer la problématique suivante : les romans ont-ils forcément un message ?

Quand la surinterprétation noie la fiction

Ma première réponse spontanée à cette question est : non, il n’y a pas forcément un message ou une morale dans un roman. En tant qu’écrivaine, je peux le dire : toustes les auteurices ne se torturent pas l’esprit pour construire leurs œuvres comme des métaphores, en fonction d’un message à communiquer (qui passerait avant l’intrigue, les personnages, l’univers…), en faisant exprès de glisser çà et là des éléments qui appuieront l’interprétation future que pourront en faire les cours de français au lycée. Pour ma part (et je ne pense pas être la seule à écrire comme cela), les idées qui me viennent en premier dans l’histoire sont l’intrigue et les personnages, parfois une scène, parfois l’univers. À partir de ces éléments plus ou moins détaillés lorsqu’ils me viennent, j’élabore le reste, je construis autour les péripéties, les personnages secondaires, les créatures, etc. Parfois, je fais un plan… parfois pas. Parfois, je fais des fiches détaillées… parfois pas. Plus tard, bien plus tard, je me pose seulement la question de l’image que va renvoyer mon histoire, des impressions qu’elle pourra éventuellement laisser en fonction des personnages, de leurs actions, de leurs paroles. Mais du début à la fin, je me laisse toujours guider par les émotions que je ressens, l’impression générale que me donne mon livre et le plaisir que j’ai à écrire telle ou telle scène.

S’il me fallait écrire une histoire, non pas pour le plaisir d’inventer des péripéties à des personnages dans un monde merveilleux (qui est, avouons-le, la première raison pour laquelle j’écris, et je pense qu’elle est aussi celle d’autres auteurices…), mais d’abord et avant tout pour faire passer un message particulier… je crois déjà que je n’utiliserais pas le format du roman, mais que j’écrirais plutôt directement un essai. Cela afin de m’assurer d’être explicite et bien comprise ! Mais supposons que je choisisse le format du roman. Dans ce cas, je pense qu’il serait très particulier, que cela se verrait au premier coup d’œil qu’il s’agit moins d’une fiction que d’un manifeste ; on ressentirait, d’une manière ou d’une autre, que le message passe avant les personnages et le scénario. J’ai encore du mal à imaginer et à formuler à quoi ressemblerait ce roman (puisque ce n’est pas ma manière d’écrire), mais je sens bien qu’il ne ressemblerait pas tout à fait aux romans classiques. Un peu à la façon des jeux qui cherchent à informer et sensibiliser le public à une problématique : ce sont des jeux, certes, mais le côté documentaire et informatif passe avant l’aspect ludique qui n’est qu’un véhicule. On obtient un jeu qui, tout en pouvant être tout à fait ludique et plaisant, n’a pas grand-chose à voir avec un Mario, un Assassin’s Creed ou un Pokémon. De la même manière, si Demain est un film documentaire, peut-on le mettre sur le même plan qu’un film comme Titanic ? Et pourtant, ce sont bien deux longs métrages… Mais le second privilégie le côté artistique propre au film tandis que le premier se concentre sur son message qu’il a choisi de faire passer par le format du film.

Sortons maintenant de mon unique cas. Il est déjà arrivé que des critiques voient un message dans une œuvre… message démenti par l’auteur ou l’autrice. Prenons l’exemple du Seigneur des Anneaux de J. R. R. Tolkien. Beaucoup de lecteurs et lectrices y ont vu une métaphore de la Deuxième Guerre mondiale. Tolkien lui-même a nié cette affirmation [1]. Quiconque s’est renseigné sur l’auteur sait d’ailleurs bien que la motivation première de Tolkien dans l’écriture de son œuvre n’était ni la transmission d’un message ou d’une morale, ni même l’envie de révolutionner la fantasy ou de créer un livre à succès… mais d’inventer une langue (ou plusieurs) et l’univers qui va avec (voire une mythologie complète).

Il en va, à mon avis, de même pour de nombreuses œuvres à succès. Les auteurs et autrices célèbres de nos bibliothèques ont-iels vraiment cherché à faire passer un quelconque message, plutôt que de simplement vouloir inventer une histoire « cool », avec des personnages sympathiques, des dialogues amusants et des péripéties enthousiasmantes ? J’en doute. D’abord par mon expérience propre. Mais aussi ensuite par la diversité des interprétations. Nombreux sont les exemples de batailles entre fans au sujet du sens d’un passage de roman, de film, de série… Si la critique est subjective, l’interprétation et l’analyse le sont tout autant, aussi rigoureuses soient-elles.

Le roman est imprégné du psychisme de son auteurice

Toutefois, il serait de mauvaise foi de ma part d’affirmer qu’aucun auteur ou autrice n’a jamais inséré un quelconque message dans aucune de ses œuvres. Tout d’abord parce qu’existent effectivement des romans de fiction qui cherchent explicitement à faire passer un message. Bien que je sois convaincue que la majorité des romans n’ont pas ce but, je reconnais que certains présentent effectivement cet objectif. Cependant, vous citer un exemple m’est difficile. Je reconnais qu’un·e écrivain·e puisse avoir voulu d’abord faire passer un message, mais à moins que cela ne soit précisé sur la quatrième de couverture, je ne saurais dire d’un livre s’il porte une morale ou si l’auteurice a simplement trouvé son scénario attrayant.

Mais au-delà du cas des œuvres qui seraient construites avant tout pour délivrer un message, on ne peut nier que, même si l’écrivain·e n’a pas spécialement pensé à une morale particulière, ou n’en a pas fait le départ et le pilier de son roman, iel n’a pas pu empêcher ses convictions, ses croyances, ses valeurs, ses préjugés, ses désirs, son vécu… d’affecter son œuvre, même inconsciemment. Attention, je ne dis en aucun cas qu’il faut psychanalyser les romans et voir dans chaque élément un symbole de la vie de l’auteurice ! Je reconnais seulement que l’écrivain·e n’est jamais totalement libre des influences externes comme internes. Celles-ci ne colorent pas forcément tout le roman, mais certains éléments porteront forcément leur empreinte. À mon sens, seul·e l’auteurice (de bonne foi bien sûr) pourra interpréter ces éléments (et tout de même de façon subjective, car une autoanalyse, même si elle est souvent fiable, n’en est pas moins influencée et sujette à des erreurs) ; que vaut donc l’interprétation d’une tierce personne, qui n’a pas toutes les clés pour lier la vie de l’écrivain·e aux mots de son roman ? Je pense qu’elle peut apporter des éléments, mais reste à prendre avec des pincettes [2].

Ainsi, certains éléments d’un roman de fiction pourront n’être que des détails augmentant l’attractivité du roman : par exemple, un message ne se cache pas forcément derrière le fait d’inclure des dragons dans l’histoire, les dragons sont simplement reconnus comme un élément particulièrement apprécié (parce qu’ils ont la classe, pour le dire simplement) des histoires de fantasy. Mais d’autres éléments pourront être des traces de l’esprit de l’écrivain·e : par exemple, je pense juste (a posteriori, après réflexion, mais je le pense quand même) de dire que Gédéon représente, sous certains aspects [3], un mentor tel que j’aurais voulu en avoir.

Le message d’Angèle

Ainsi, je ne pense pas que les romans aient systématiquement pour but de porter un message, mais je reconnais qu’ils peuvent en délivrer un, même involontairement. C’est pourquoi deux choses me paraissent importantes. Du côté des lecteurs et lectrices, de ne pas surinterpréter une œuvre : par surinterpréter, j’entends plaquer des significations sans demander l’avis de l’écrivain·e et en n’acceptant pas que d’autres interprétations soient possibles ; car on prend ici le risque de prêter à l’auteurice des actions et des pensées qui ne sont pas les siennes. Bien entendu, dénoncer des éléments du récit comme étant oppressifs ne rentre pas dans le champ de la surinterprétation (je ne développerai pas ici pourquoi, mais cela pourra faire l’objet d’un autre billet). Du côté des écrivain·e·s, de prendre garde aux messages que leurs romans peuvent envoyer. Je ne parle pas de se censurer mais de faire attention à la perception que pourront avoir les lecteurs et lectrices de l’œuvre et aux sentiments que celle-ci pourra leur provoquer. On écrit pour soi, certes, mais aussi pour être lu·e, donc pour les autres. Après tout, si nous sommes capables de prendre garde à l’effet que produira un livre pour des questions commerciales, nous pouvons bien le faire aussi pour d’autres questions !

En ce qui concerne Angélique Hacker, je n’ai pas voulu faire passer de message particulier dans ce roman. Il a été écrit d’abord comme un divertissement artistique : j’aime les récits de fantasy, je voulais écrire le mien. Les éléments que j’y ai mis y sont parce qu’ils me paraissaient attrayants, divertissants voire cinématographiques pour certains. Mais ils ne servaient pas à faire passer une morale. J’ai bien conscience néanmoins que de nombreux morceaux de mon histoire sont fortement imprégnés de mon vécu au moment de leur écriture. S’il fallait vraiment voir un message, une conviction personnelle dans les aventures d’Angèle, peut-être que cela serait « Si ton monde est pourri, change-le… ou changes-en », mais sans aller spécialement plus loin que « Je n’aime pas trop ma vie et mon environnement actuels, j’irais bien vers une contrée merveilleuse pour m’y faire une place ». Cette envie plutôt personnelle, mais qui peut néanmoins résonner chez d’autres personnes (après tout, pourquoi ouvrons-nous des romans de fiction, si ce n’est pour nous échapper ?), n’a pas de lien avec une quelconque actualité mondiale par exemple. Tout ce qui m’importe, c’est que mes romans n’envoient pas de message oppressif, et que les lecteurs et lectrices aient autant de plaisir à lire que j’en ai eu à écrire !

Si chacun peut voir un message différent dans une même œuvre, la perception que nous avons d’un roman n’est pas forcément fausse : elle est, elle aussi, imprégnée de notre propre vécu et de nos convictions. Les messages des œuvres peuvent être évidents ou seulement ceux qu’on veut y voir, cela ne les rend pas moins réels. L’interprétation et l’analyse d’une fiction sont des activités passionnantes, même si le but premier d’une œuvre reste pour moi le divertissement et le plaisir artistique des sens.

Et vous, avez-vous lu un message dans Angélique Hacker ?

À très vite !

Sarah T.

[1] : Avant-propos de la deuxième édition du Seigneur des Anneaux : « An author cannot of course remain wholly unaffected by his experience, but the ways in which a story-germ uses the soil of experience are extremely complex, and attemps to define the process are at best guesses from evidence that is inadequate and ambiguous. It is also false, though naturally attractive, when the lives of an author and critic have overlapped, to suppose that the movements of thought or the events of times common to both were necessarily the most powerful influences. One has indeed personally to come under the shadow of war to feel fully its oppression; but as the years go by it seems now often forgotten that to be caught in youth by 1914 was no less hideous an experience than to be involved in 1939 and the following years. By 1918 all but one of my close friends were dead. Or to take a less grievous matter: it has been supposed by some that “The Scouring of the Shire” reflects the situation in England at the time when I was finishing my tale. It does not. »

[2] : Attention, je ne dis pas là que la dénonciation d’un élément oppressif dans un roman par les personnes concernées, que l’auteurice ait eu ou non conscience de son caractère oppressif, n’a aucune valeur (au contraire) ! Je ne traite pas ici de ce cas-là, mais uniquement d’éléments non-oppressifs qui serviraient à prêter à l’auteurice une thèse affirmée et consciente ou un éclairage sur un élément de sa vie.

[3] : Pas tous, car il me semble que, comme dans les rêves, un même personnage peut porter différents aspects, parfois même contradictoires, du psychisme d’une personne.

Publié par Sarah Touzeau Autrice

Autrice écrivaine de romans fantasy et science-fiction

Un avis sur « Les histoires ont-elles toujours une morale ? »

  1. Merci pour cet article et l’analyse fine du travail d’écrivain par rapport au « sens » ou « morale ».
    J’aime beaucoup une citation du grand Orson Scott Card qui disait « toute interprétation [qui est sous-tendue par le texte] de mes oeuvres est valable, même celles auxquelles je ne pensais pas » (ou quelque chose dans le style).

    Aimé par 1 personne

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