Être alliée trans… et Potterhead

Difficile de vous le cacher : je me considère comme une grande fan de Harry Potter… et comme une alliée de la cause trans. Tout irait bien si J. K. Rowling, l’autrice de Harry Potter, n’était pas transphobe. Comme un grand nombre de fans, j’ai dû réfléchir sérieusement à la question suivante : comment concilier ma passion pour Harry Potter et mon combat pour les droits des personnes trans ?

Un besoin personnel de cohérence absolue

Je suis plutôt absolue en ce qui concerne mes convictions. Je mets souvent en doute mes croyances, j’apprécie d’apprendre de nouveaux points de vue, mais je ne fais guère preuve de demi-mesure dans mes engagements. Aussi, si je décide de ne plus soutenir une personne ayant tenu des propos oppressifs, je ne vais pas mettre un pouce vers le bas sur une de ses publications et un pouce vers le haut sur une autre ! Je vais mettre des pouces vers le bas partout (ou en tous cas sur toutes les publications oppressives) ou aucun pouce du tout.

Quand j’ai découvert que l’autrice de Harry Potter était transphobe [1], je me suis dit que le plus simple et le plus logique pour moi serait tout simplement de couper les ponts avec elle. On ne sépare pas un·e artiste de la personne : apporter son soutien à l’artiste, c’est apporter son soutien à la personne. Mais que faire des œuvres ? Lorsqu’elles contiennent aussi des propos oppressifs, la réponse me paraît évidente. Mais si ce n’est pas ouvertement ou explicitement le cas ?

Je trouve difficile de continuer à aimer l’œuvre comme celle de l’artiste. En faisant la promotion d’une telle œuvre, on fait aussi inévitablement la promotion de l’artiste. On ne sépare par l’artiste de l’œuvre. Comme beaucoup de fans de Harry Potter l’ont souligné, Harry Potter appartient de moins en moins à son autrice : le succès l’a complètement dépassée et les fans se sont emparé·e·s de l’œuvre et de son univers à un point que certains éléments de la saga et du fandom sont bien davantage l’œuvre de fans que de l’autrice. Ce point de vue m’a intéressée et je trouve ses arguments solides. Mais il fonctionne difficilement pour moi, pour deux raisons. D’abord parce que j’ai une vision holistique des choses : je pourrais passer des heures à me persuader que Harry Potter appartient aux Potterheads et non à J. K. Rowling, une partie de moi ne pourrait s’empêcher de penser que Rowling reste l’autrice originale du roman qui a lui même créé le fandom et que si je montrais ma passion pour ce roman, je trouverais toujours une personne pour croire que je soutiens l’autrice. La deuxième raison est que je suis fortement attachée aux notions de droits d’auteurice et de propriété intellectuelle : je revendique Angélique Hacker comme mon roman, je ne peux donc pas dire que Harry Potter n’est pas l’œuvre de J. K. Rowling. Je peux bien sûr, comme le conseillent de nombreux groupes de fans, ne plus acheter que d’occasion, ne promouvoir que le travail des fans, ne rien acheter qui donnerait de l’argent à J. K. Rowling, etc. Ces solutions sont déjà de très bons pas, mais ne suffisent pas pour moi (dans mon cas personnel, pas concernant les autres, qui font ce qu’iels veulent tant qu’iels ne s’en prennent pas aux trans) puisque même si on parle bien de Wizarding World et de Monde magique de Harry Potter, et non de Monde magique de J. K. Rowling, je ne peux m’empêcher de penser à ses horribles propos à chaque fois.

Un attachement profond

Arrivée là, je suis déjà bien empêtrée dans tout un tas de considérations contradictoires. Mais la toile d’araignée n’est pas terminée pour moi ! Un autre élément vient ajouter des perturbations aux perturbations. Parce que j’aurais très bien pu hausser les épaules et me dire que, peu importe à qui appartient Harry Potter, je renie l’autrice et toutes ses œuvres. Le problème est que j’aime trop Harry Potter.

Je parle là vraiment des livres, des films et de leur univers en tant que fictions de divertissement, pas de l’autrice, des éventuels messages qu’elle a pu y faire passer, et de même pour les réalisateurs ou les acteurs et actrices. Je sais que consommer du chocolat n’est pas écologique. À côté de cela, je ne peux pas supprimer ce frisson qui me prend quand j’en mange [2]. De même, je ne peux pas nier ce frisson, ce serrement du cœur, ce sentiment étrange d’excitation et d’enthousiasme qui me prend face à Harry Potter. Pour ajouter encore au drame, Harry Potter est le livre qui m’a amenée à la lecture et à la fantasy, qui a fortement imprégné mon enfance (et aussi mon adolescence d’une façon). Bref, difficile de rompre comme si cela ne me faisait rien !

Une décision difficile et compliquée

Une YouTubeuse disait très justement : « There are other books. » Je suis d’accord, nous avons tellement d’autres choses à lire, tellement d’autres passions vers lesquelles nous tourner. Je vais continuer mon voyage à la découverte d’autres romans, d’autres univers (en espérant que leurs créateurices ne vont pas nous trahir comme l’a fait Rowling…). Toutefois, je ne pourrai, je pense, jamais enlever de moi ma passion pour Harry Potter. Surtout moi, qui suis aussi absolue et engagée dans mes passions que dans mes convictions…

Alors pour l’heure, voici ce que j’ai décidé. Je le dis clairement : je désapprouve totalement les propos de J. K. Rowling. Je ne souhaite soutenir cette personne en aucune manière, considérant la gravité de son attitude [3]. Je resterai toujours, malgré moi ou non, une fan de Harry Potter. Je continuerai à vivre cette passion, peut-être plus discrètement que si les circonstances avaient été différentes, en m’efforçant de la dissocier le plus possible de Rowling.

Ceci est ma réflexion, mon parcours, mes choix, mon point de vue personnel sur cette question épineuse. Je sais que beaucoup d’autres personnes ont eu tout un tas de parcours, de choix, de réflexions, d’avis différents. Je les respecte et j’espère que chacun et chacune réussira à trouver une solution confortable pour ellui.

Je n’ouvre pas les commentaires sur ce billet. Je ne souhaite pas donner lieu à un débat sur ce sujet dans mon blog. La discussion a déjà lieu en de nombreux endroits sur la Toile. Je voulais simplement expliciter mon point de vue, d’autant que ma position est ambiguë. Les personnes qui me connaissent personnellement pouvaient savoir que j’éprouvais une passion pour Harry Potter, je savais donc que le sujet finirait sur le tapis. J’aurais par conséquent pu dire tout cela en privé, me direz-vous. Mais je crois que le faire ici, sur mon blog d’autrice, est utile pour deux raisons. La première est qu’en tant qu’écrivaine de romans fantasy, de la génération Harry Potter, l’influence de cette œuvre sur mes écrits est indéniable. Je ne peux donc pas esquiver le sujet. Par ailleurs, au début de mon désarroi (et pas seulement au début…), j’ai frénétiquement cherché sur la Toile des témoignages de Potterheads trans pour savoir comment iels avaient réglé la question. Je ne sais pas si mon avis sera utile à d’autres, mais au moins, j’ai clarifié ma position sur le sujet. La deuxième est que cela m’évite de répéter mes explications quinze fois…

On se retrouve bientôt pour des sujets plus joyeux !

À très vite !

Sarah T.

[1] : Comme beaucoup de personnes, je ne l’ai compris que lorsque ses déclarations sur Twitter se sont faites particulièrement explicites. Mais si on écoute bien son discours depuis plusieurs années, on pouvait déjà deviner la catastrophe à venir…

[2] : Je viens de vous dévoiler un levier de corruption, prenez note…

[3] : Dois-je rappeler que la transphobie tue tous les jours ? Quelques ressources :
https://www.gouvernement.fr/les-actes-homophobes-et-transphobes-ont-augmente-en-2018
https://sos-homophobie.org/rapportannuel

Les femmes trans sont des femmes.
Les hommes trans sont des hommes.
Les personnes non-binaires sont non-binaires.

Publié par Sarah Touzeau Autrice

Autrice écrivaine de romans fantasy et science-fiction

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